Éditorial

24 heures pour dire que Mayotte tient debout

Un an déjà. Un an que Chido a traversé Mayotte en laissant derrière lui un archipel meurtri, des familles brisées, des paysages méconnaissables et cette sensation d’injustice tenace, presque physique. Un an que l’île cherche à se reconstruire, souvent seule, parfois oubliée. À l’approche de cette date anniversaire, les cérémonies d’hommage se préparent. Et puis, surgit une idée folle, un geste citoyen, un souffle d’île entière : courir. Courir pour se souvenir. Courir pour ne pas laisser le silence gagner.

Les 12 et 13 décembre, à l’initiative du club Challenge Mayotte Tour, la Grande-Terre deviendra un fil rouge de 166 kilomètres. Un ruban humain qui traversera villages, routes et sentiers, de jour comme de nuit, comme pour relier les blessures à la dignité, la douleur à la lumière. Ce projet, Chad et son équipe ne l’ont pas imaginé comme une simple performance sportive. Ils l’ont baptisé « Chido, Rêves de Liberté, Égalité, Dignité ». Trois mots qui, à Mayotte, ne sont jamais prononcés à la légère.

Car cette course n’est pas une course. C’est un devoir de mémoire. Une marche de résistance. Un acte de revendication pacifique face à l’oubli. À travers leurs foulées, les coureurs veulent raconter la réalité d’un peuple qui a tout perdu et continue pourtant d’avancer, malgré les retards d’indemnisation, malgré la lenteur de la reconstruction, malgré les défis sécuritaires qui rongent le quotidien.

Sécurité justement : impossible de l’ignorer. L’équipe organisatrice a dû penser chaque kilomètre avec une précision chirurgicale. Véhicules d’encadrement, référents-sécurité, zones sensibles balisées, collaboration avec les autorités… À Mayotte, courir cent soixante-six kilomètres relève de l’exploit ; y garantir la sécurité relève de l’engagement civique. Mais c’est aussi la preuve que l’île est capable de produire des événements structurés, ambitieux, et fédérateurs, même dans un contexte sous tension.

La Petite-Terre, elle aussi touchée par Chido, n’est pas oubliée. Si le parcours reste concentré sur la Grande-Terre pour des raisons techniques, les organisateurs le rappellent : la commémoration est commune. L’édition 2026 prévoit déjà une évolution majeure avec une inscription officielle au calendrier du Comité d’Athlétisme et, à terme, peut-être un parcours englobant tout le territoire.

Ce tour de Mayotte est une manière de rappeler que l’île existe, qu’elle se bat, qu’elle réclame ce qui lui est dû : l’égalité réelle, la dignité, la sécurité, la prise en compte de sa vulnérabilité face aux catastrophes climatiques. Les 166 kilomètres ne seront pas qu’un effort physique. Ils seront un message. Un appel. Un cri silencieux mais percutant.

Le départ sera donné à Hamjago, sur le parking de Mayfit, ce 12 décembre à 17 heures. L’arrivée, espérée en moins de 24 heures, au même endroit. Entre les deux, une traversée complète : Acoua, Combani, Chiconi, Sada, Chirongui, Bandrélé, Dembéni, Mamoudzou, Koungou, Bandraboua, M’tsangamboua… Une boucle comme on ferme une plaie, lentement, méthodiquement, avec la volonté de cicatriser.

Chido avait brisé Mayotte. La course qui porte son nom veut lui rendre son souffle. Une île qui court, c’est une île qui n’abdique pas. Une île qui se relève. Une île qui dit au monde : nous sommes encore là. Et dans le vent des nuits tropicales, dans les foulées qui s’enchaîneront à la lueur des frontales, on entendra peut-être ce murmure ancien que les Mahorais connaissent bien : quand tout vacille, il reste le courage des vivants.

Cette course est pour eux. Pour tous. Pour demain.

M. Kaya, directeur de publication

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