Intercommunalité

A Bandraboua, l’élection du président ouvre la bataille du Grand Nord

Ce dimanche 12 avril à 9 heures, au Remblai de Bandraboua, la Communauté d’agglomération du Grand Nord de Mayotte installera son nouveau conseil communautaire. La séance sera ouverte au public, et elle débouchera surtout sur le moment politique le plus scruté de ce début de mandature : l’élection du président de la CAGNM. L’enjeu dépasse de loin un simple fauteuil protocolaire. C’est à l’intercommunalité que se décident, en bonne partie, les grandes orientations du Grand Nord en matière d’aménagement, de développement économique, de tourisme, d’eau, d’assainissement, de politique de la ville ou encore de mobilités.

Sur les réseaux sociaux, les spéculations vont déjà bon train. Beaucoup présentent Koungou comme l’évidence du scrutin. Il faut dire que la commune dispose d’un poids considérable dans l’architecture institutionnelle de la CAGNM : sur les 40 sièges du conseil communautaire, elle en compte 20 à elle seule, soit exactement la moitié. Bandraboua en compte 12, Mtsamboro 5 et Acoua 3. Cette répartition n’est pas un détail technique : elle structure tout le rapport de force politique du Grand Nord.

Koungou avance en effet avec des arguments lourds. Sur le plan démographique, la commune représente à elle seule plus de la moitié de la population de l’intercommunalité selon les données du projet de territoire de la CAGNM, avec 32 752 habitants sur un ensemble de 59 042 habitants. Sur le plan économique, elle abrite le port de Longoni, que la CAGNM elle-même présente comme un levier stratégique majeur pour l’économie mahoraise et l’intégration régionale. Autrement dit, Koungou n’est pas seulement la plus grosse commune en sièges : elle est aussi la locomotive démographique et logistique du territoire.

Mais une élection n’est jamais un simple exercice de comptabilité brute. Et c’est là que le scénario se corse. Car face aux 20 sièges de Koungou, les trois autres communes totalisent également 20 sièges : 12 pour Bandraboua, 5 pour Mtsamboro et 3 pour Acoua. Mathématiquement, un front commun est donc possible. Politiquement, c’est une autre affaire. Il faudrait une ligne claire, un accord solide, et surtout une volonté partagée de ne pas laisser la présidence revenir presque mécaniquement à la commune la plus puissante. En politique intercommunale, les chiffres ouvrent des portes, mais ce sont les alliances qui tournent la clé.

L’arrière-plan territorial rend ce scrutin encore plus sensible. Le projet de territoire de la CAGNM décrit un Grand Nord à deux visages : un espace plus urbain à l’est, autour de Koungou et Bandraboua, et un espace plus rural à l’ouest, autour de Mtsamboro et Acoua. Le document rappelle aussi que les potentialités de développement ne se résument pas à Longoni : l’ouest du territoire est explicitement présenté comme tourné vers l’agriculture, la pêche, l’aquaculture et le tourisme, tandis que l’attractivité du Grand Nord repose aussi sur sa côte sauvage, ses activités de loisirs terrestres et maritimes et la richesse de ses patrimoines locaux.

Mtsamboro, dans cette équation, n’est pas un figurant. L’office de tourisme intercommunal de la CAGNM y est installé au foyer des jeunes de Mtsamboro, ce qui n’est pas anodin dans une intercommunalité qui mise officiellement sur l’attractivité touristique comme levier d’avenir. La commune peut faire valoir sa façade littorale, son îlot, ses perspectives de développement et sa place dans l’imaginaire du Grand Nord.

Acoua, elle aussi, a des cartes à jouer, même avec seulement trois sièges. Son poids n’est pas d’abord numérique, il est identitaire. Dans le récit du Grand Nord, Acoua incarne une part essentielle de la mémoire, des cultures, des traditions et du patrimoine vivant. À l’heure où l’intercommunalité ne peut plus se penser uniquement comme une machine à gérer les flux, les déchets ou les réseaux, mais aussi comme un projet de territoire, cette dimension culturelle compte. Un territoire qui néglige son âme finit toujours par se perdre dans ses propres tableaux Excel. Et ce serait tout de même une drôle d’idée pour une intercommunalité qui prétend “valoriser” ses atouts. Cette lecture relève de l’analyse politique, mais elle s’inscrit dans l’esprit même du projet de territoire porté par la CAGNM.

Reste une donnée décisive : dimanche, rien ne sera joué avant le vote. Juridiquement, le conseil communautaire doit d’abord être installé ; puis vient l’élection de l’exécutif communautaire. Les règles générales rappelées par la Direction générale des collectivités locales prévoient la réunion du conseil communautaire après le renouvellement municipal, et les scrutins d’exécutifs locaux reposent sur des mécanismes de majorité absolue aux premiers tours, puis de majorité relative au troisième en l’absence d’accord décisif. En clair : même avec une favorite supposée, une candidature ne devient victoire qu’au moment où les bulletins parlent. Pas avant. Le reste, pour l’instant, relève du commentaire, parfois du souhait, souvent de la mise en scène.

Le vrai sujet, au fond, est peut-être là. Cette élection dira si la CAGNM entre dans une logique de domination démographique, avec Koungou comme centre de gravité quasi naturel, ou dans une logique d’équilibre territorial, où Bandraboua, Mtsamboro et Acoua chercheraient à peser ensemble pour rappeler qu’une intercommunalité n’est pas la projection agrandie d’une seule commune. Entre la force du nombre et l’exigence d’équilibre, le Grand Nord s’apprête à choisir sa boussole. Et dimanche matin, à Bandraboua, ce choix vaudra bien plus qu’un nom au sommet de l’organigramme.

M. Kaya

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