Interview

“Émanciper Mayotte, c’est ma part de responsabilité envers la jeunesse”

À l’origine d’Émanciper Mayotte, il y a un parcours personnel, une prise de conscience, puis un engagement devenu moteur de changement.
C’est le chemin emprunté par Houssaini Assani Tafara, originaire de Kani-Kéli, au Sud de Mayotte. Fondateur de l’association, il est aujourd’hui à la tête d’un projet devenu essentiel pour la jeunesse mahoraise. Face aux obstacles auxquels sont confrontés les jeunes à leur arrivée en métropole — isolement, désorientation, choc culturel — il a décidé d’agir. Ce qui n’était à l’origine qu’un accompagnement informel s’est progressivement structuré en une organisation de référence. Émanciper Mayotte propose désormais des outils concrets pour aider les jeunes à réussir leur départ, leur insertion, et leur retour. Loin de se limiter à l’île, l’association déploie ses actions à La Réunion, en métropole, et désormais dans tout le territoire mahorais. Elle prépare la jeunesse à la mobilité, tout en lui rappelant qu’elle a une voix, une place, et surtout le droit de rêver grand. À l’occasion de la 9e édition du Forum de la Mobilité, qui a récemment fait escale à Acoua, Houssaini Assani Tafara a accepté de se confier à acoua-info. Interview.

Peux-tu nous raconter la genèse d’Émanciper Mayotte ?

Émanciper Mayotte est le résultat d’un constat des difficultés des étudiants mahorais. En 2004, quand je suis arrivé en métropole après avoir obtenu mon bac à La Réunion, je me suis rendu compte que beaucoup de mes frères mahorais, en arrivant, n’avaient pas de logement et ne savaient pas comment se déplacer. Ils étaient perdus dès l’aéroport. Ils ne connaissaient pas les codes, les habitudes culturelles. Par exemple, quand quelqu’un t’invite à prendre un café ici, chacun paie sa part. À Mayotte, ce n’est pas comme ça. Donc, dès le départ, il y a un choc culturel. 

En 2008, mes cousins sont arrivés. Et rebelote. Ils étaient dans la même galère. J’étais salarié à ce moment-là, et j’ai dû les accompagner. Puis, en 2010, je suis rentré à Mayotte. J’ai proposé aux jeunes de mon village, à Kani-Kéli, des ateliers pour leur expliquer comment fonctionne la carte 12-25, comment prendre un train, utiliser le métro, repérer les bons plans. Je leur ai même fait un petit diaporama pour illustrer tout ça. C’était informel, mais ça a vraiment aidé.

Ensuite, des gens m’ont repéré. J’ai été invité à intervenir dans d’autres villages, puis sur tout le territoire. En 2016, un jeune est décédé à son arrivée en métropole, faute de repères. Ce drame a été un déclic. Avec d’autres jeunes, on a décidé de créer l’association Émanciper Mayotte.

Qu’est-ce qui t’a motivé à créer ce Forum de la Mobilité, et pourquoi cette thématique ?

La volonté d’être utile. De porter ma pierre à l’édifice. D’aider et de mettre à disposition des jeunes des outils nécessaires et indispensables pour construire leur avenir et développer Mayotte. Ceux qui sont les plus intéressés, ils ne s’intéressent que sur la partie mobilité, c’est comment partir de Mayotte, comment avoir les billets d’avion, mais ils oublient le côté « j’ai besoin de faire des démarches administratives, j’ai besoin de trouver un logement avant de partir, j’ai besoin de savoir comment je dépense quand on arrive en métropole », et tout le reste, ils ne regardent pas ces thématiques. 

C’est des gens qui ont hâte de partir, mais ils oublient encore une fois de regarder la partie logistique. Logement, se déplacer en métropole, la différence culturelle entre Mayotte et la métropole, les réalités de ce qu’ils ont fait quand ils sont arrivés en métropole. Et nous, on s’est dit, on va se positionner via un forum. Donc, on organise les ateliers de septembre à juin dans les différents établissements du secteur, où on travaille sur ces thématiques-là. On a commencé avec des ateliers, puis on a lancé un forum de la mobilité, chaque année.

On est allés à Mamoudzou, Bouéni, Chiconi, Koungou, et aujourd’hui, à Acoua, pour la 9e édition. Le forum permet aux jeunes de rencontrer des professionnels, d’avoir des conseils, de poser leurs questions, d’être orientés vers les bons dispositifs. On a formé des ambassadeurs, des jeunes qui ont eux-mêmes connu ces parcours, pour accompagner leurs pairs. Certains étaient en galère, aujourd’hui ils sont à Sciences Po, ou dans des écoles d’ingénieurs.

On a aussi une antenne à La Réunion, une à Marseille. On aide les jeunes dans leur insertion, mais aussi à ne pas perdre leurs repères culturels. C’est important pour nous de concilier la réussite personnelle et la fierté d’être Mahorais. L’idée, c’est que ceux qui partent puissent revenir ensuite avec des compétences et contribuer au développement de Mayotte. Et surtout, on veut dire aux jeunes : vous avez du potentiel. Vous avez une place à prendre. Vous avez le droit de rêver grand.

C’est déjà la 9e édition du forum. Quelles sont les nouveautés ou améliorations cette année ?

On ne fait pas que de l’orientation. On parle aussi de logement, de santé mentale, de discriminations, de confiance en soi. On organise des Master Class, des conférences. On a mis en place une hotline pour répondre aux jeunes en détresse. Cette année, on parle aussi des métiers d’avenir : le bâtiment, l’environnement, les métiers de la transition écologique, le numérique. Ce sont des secteurs clés pour la reconstruction du territoire.

Quels sont les principaux objectifs du forum pour 2025 ? Y a-t-il des priorités nouvelles ?

Aujourd’hui, on a ajouté d’autres arcs à notre activité. On se positionne sur des formations qui permettent à ceux qui ne peuvent pas partir et à ceux qui ne peuvent pas redoubler de suivre des formations pour aller sur le monde professionnel directement. … sur les métiers pour la reconstruction du territoire, les métiers du bâtiment, de la plomberie, de l’électricité, de l’élagage, de tout ce qui est entretien espace ouvert. C’est un événement qui leur permet de faciliter l’accès à l’information.

Comment “Émanciper Mayotte » reste-t-elle en contact avec les jeunes après le passage du forum ?

A la fin du forum, on envoie un livret sur les bonnes attitudes, les bons comportements pour partir en mobilité, pour compléter justement l’accompagnement qu’ils ont pu avoir de la journée. On leur montre aussi tous les dispositifs de formation et d’insertion pour ceux qui ne peuvent pas partir de Mayotte. Et derrière, on organise une Masterclass au Mans et à Montpellier pour faire le point avec ces jeunes-là une fois qu’ils sont arrivés en métropole. Quelles sont les difficultés que vous aurez rencontrées ? Au niveau de la Masterclass, c’est un événement qui dure trois jours. On commence en général le vendredi et on finit le lundi. On travaille avec eux sur les difficultés qu’ils ont rencontrées en arrivant en métropole, sur leurs réalités. 

Et surtout, on met en place des ateliers sur le développement de la confiance en soi. On travaille sur la méthodologie de travail, comment je fais pour rendre des notes, comment je facilite mon apprentissage. Tout ça pour faciliter encore plus leur arrivée en métropole. En général, la Masterclass se passe début du mois de novembre, pendant les vacances du mois de novembre-automne, pour justement, après un mois et demi de métropole, inviter les jeunes pour faire le point avec eux pendant trois jours. On les héberge, on leur donne la restauration. 

Et pendant trois jours, on travaille vraiment avec eux sur la méthodologie de travail, la prise de notes, la problématique sur la confiance en soi. Tout ça pour les faciliter leur intégration et les accompagner sur les difficultés qu’ils ont pu rencontrer une fois arrivés en métropole. Donc aujourd’hui, à l’Émanciper Mayotte, on a créé une antenne à La Réunion qui s’appelle Émanciper Réunion. On travaille avec des élèves et des étudiants de La Réunion. Et on a une antenne qui est en métropole qui s’appelle Émanciper France, qui organise justement un MasterClass qui est en lien avec toutes les associations étudiantes.

À titre personnel, qu’est-ce que ce forum représente pour toi ?

Qu’est-ce que le forum représente pour moi ? Je vais dire que c’est ma petite pierre à l’édifice pour la réussite éducative des jeunes mahorais. Je suis arrivé à La Réunion à l’âge de 6 ans, je ne savais ni lire ni écrire, et personne ne m’accompagnait. J’étais sans repère. J’ai eu la chance de m’en sortir grâce au sport et grâce à des personnes que j’ai pu rencontrer, qui pour certains sont originaires de Mayotte.

Je me suis toujours promis une chose, c’est de me dire qu’il faut qu’un jour, je rende ça à la société, en l’occurrence la société mahoraise. Et depuis que je suis à Mayotte, je suis résolu à porter ma petite pierre à l’édifice. Je n’avais pas prévu de revenir à Mayotte à l’âge de 26 ans, parce que j’étais ingénieur dans l’automobile, c’est quelque chose qui me passionnait. Aujourd’hui, j’en ai 39, et je me dis que c’est ma petite pierre à l’édifice. Et entre guillemets la « dette sociale » que je me devais de rendre par rapport à tous ceux qui m’ont aidé à devenir la personne que je suis. Et l’idée, c’était d’accompagner, d’amener un peu d’ingénierie, et d’apporter une pierre à l’édifice, à la réussite des jeunes. Parce qu’aujourd’hui j’ai eu la chance de réussir, et j’ai créé des entreprises que j’ai pu développer sur le territoire avec une centaine de salariés. 

Donc je me suis dit, si aujourd’hui on peut accompagner et encourager d’autres jeunes pour aller sur la réussite éducative, et devenir professionnels, et qui pourraient par la suite avoir de l’impact sur le territoire, ça sera toujours ça de fait. Donc moi pour ma part, c’est amener des personnes à croire au projet, pour changer les choses à Mayotte, à notre petite échelle, avec les moyens du bord. Parce qu’aujourd’hui on ne bénéficie d’aucune subvention du Conseil départemental, qui est la structure à Mayotte qui s’occupe de la réussite éducative, à l’échelle du territoire. Très peu de mairies suivent financièrement, moi je finance en grande partie via mes entreprises, les événements qu’on organise, avec les partenaires associatifs qui amènent aussi leurs pierres à l’édifice. Donc je me dis, si demain on a des jeunes qui réussissent, ça sera toujours ça pour le territoire.

Propos recueillis par M. Kaya

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