Longtemps restée à distance des projecteurs, Rozette Yssouf s’impose aujourd’hui comme l’une des voix les plus fines et les plus nécessaires de la réflexion sur la santé mentale à Mayotte. Psychologue clinicienne, chercheuse, auteure et militante, elle avance sans tapage, mais avec une constance remarquable : celle de rendre visibles les souffrances que l’on préfère trop souvent taire.
Son parcours épouse les lignes de fracture du territoire mahorais. Jeunesse en quête de repères, femmes confrontées aux violences, silences autour du traumatisme, déni collectif de la santé mentale : Rozette Yssouf travaille là où ça fait mal, là où les mots manquent, là où l’écoute devient un acte presque politique. Entre pratique clinique, recherche universitaire et écriture engagée, elle construit des passerelles plutôt que des chapelles, convaincue qu’aucun champ ne peut, à lui seul, répondre à la complexité du réel.
Récompensée par le titre de Talent de l’Outre-mer, elle refuse pourtant toute posture héroïque. Son combat est d’abord humain : accompagner sans juger, comprendre sans excuser, réparer sans effacer les histoires. À travers cette interview, acoua-info donne la parole à une femme qui pense, soigne et écrit avec la même exigence : celle de la dignité, de la lucidité et de l’espoir, même quand le chemin est cabossé. Entretien.
Votre nom circule de plus en plus dans les réseaux sociaux, mais vous restez encore discrète pour le grand public. Qui êtes-vous, Rozette Yssouf ?
Je suis avant tout une femme de Mayotte. Une femme façonnée par son territoire, par ses silences, ses fractures, mais aussi par sa force de résistance. Je suis psychologue clinicienne, chercheuse, auteure, mais ces titres ne disent pas tout. Je suis profondément humaine. J’avance avec la conviction que, même imparfaits, nous pouvons toujours faire de notre mieux — pour nous-mêmes et pour les autres.
Votre travail est souvent décrit comme une tentative de rendre visibles les souffrances invisibles. D’où vient cet engagement ?
Il vient du terrain, du réel, de ce que j’ai vu, entendu, ressenti très tôt. À Mayotte, la souffrance psychique existe partout, mais elle est souvent niée, minimisée, déplacée. Les jeunes, les femmes, les personnes vulnérables portent des douleurs qui n’ont pas toujours de mots ni d’espace pour être accueillies. J’ai voulu créer ces espaces — par la clinique, par la recherche, par l’écriture.
Vous avez consacré votre thèse aux difficultés psychiques des jeunes mahorais. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans ces trajectoires ?
La sidération. Le repli. Mais aussi, parfois, une capacité incroyable de sublimation. Certains jeunes transforment la violence sociale, la pauvreté, le manque de perspectives en créativité, en engagement, en survie psychique. D’autres s’effondrent en silence. Mon travail consiste à comprendre ces mécanismes sans juger, et à proposer des réponses qui tiennent compte de l’identité, de la culture et du contexte social.
Vous intervenez également beaucoup sur les violences faites aux femmes. Pourquoi ce sujet est-il central dans votre parcours ?
Parce que les violences conjugales et sexuelles ne sont pas seulement des faits divers : ce sont des traumatismes profonds, souvent transmis, souvent tus. Accompagner une femme victime de violences, ce n’est pas seulement l’aider à “aller mieux”, c’est l’aider à se reconstruire dans un système qui, parfois, continue de la fragiliser. Je défends une approche qui articule soin, justice et culture, sans jamais culpabiliser les victimes.
Vous parlez souvent de déni collectif autour de la santé mentale à Mayotte. Que voulez-vous dire par là ?
Il existe un déni institutionnel, culturel et politique. Reconnaître la souffrance psychique, c’est reconnaître des responsabilités : sociales, économiques, historiques. Tant que l’on nie cette réalité, on empêche l’accès aux soins, on isole les personnes, on pathologise ce qui est souvent une réaction normale à un environnement violent. Le soin mental est aussi un enjeu politique.
Vous combinez pratique clinique, recherche et écriture. Pourquoi cette pluralité est-elle importante pour vous ?
Parce qu’aucun de ces espaces ne suffit seul. La clinique m’ancre dans le réel. La recherche me permet de prendre du recul et de structurer la pensée. L’écriture, elle, ouvre un espace de transmission, parfois de réparation symbolique. J’écris pour les professionnels, mais aussi pour celles et ceux qui n’entrent jamais dans un cabinet de psy.
Votre travail a été reconnu, notamment avec le titre de “Talent de l’Outre-mer”. Que représente cette reconnaissance pour vous ?
Une validation, bien sûr, mais surtout une responsabilité. Être reconnue, c’est avoir encore plus le devoir de parler, d’alerter, de proposer. Je ne travaille pas pour les distinctions ; je travaille pour que les personnes que j’accompagne ne soient plus seules face à leur souffrance.
*Vous dites souvent : “La vie n’est pas un long fleuve tranquille.” Comment cette philosophie guide-t-elle votre pratique ?
Elle m’aide à rester humble. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Les patients, comme les soignants. Il n’y a pas de parcours linéaire, pas de guérison parfaite. Il y a des avancées, des rechutes, des ajustements. Mon rôle est d’accompagner sans illusion, mais avec bienveillance et espoir.
Quel monde essayez-vous de construire, à votre échelle ?
Un monde où la souffrance n’est plus honteuse. Où demander de l’aide n’est pas un échec. Un monde plus juste pour les femmes, plus protecteur pour les jeunes, plus lucide sur ses propres violences. Je rêve de ce monde avec toutes les personnes qui, comme moi, choisissent la bienveillance et l’engagement, même quand c’est difficile.
Si vous deviez résumer votre démarche en une phrase ?
Écouter, comprendre, réparer — sans jamais oublier que derrière chaque symptôme, il y a une histoire, une dignité et une humanité intacte.
Propos recueillis par M. Kaya
