Fondée officiellement en 2000, mais héritière d’une histoire qui remonte aux années 1970, Madarassati Salamya s’est imposée comme un pilier de la préservation du Débaa, cet art soufi mêlant chant, danse et spiritualité. Dans le village de M’tsangadoua, la pratique réunit chaque génération de femmes autour de valeurs communes : la foi, la discipline, la solidarité et le respect. Au cœur des préparatifs, Madame Ali Zoulaïha, membre active et fille de la fondatrice, incarne cette passion et cette fidélité à l’esprit du Débaa. Elle nous a accordé un entretien exclusif pour revenir sur l’histoire de son association, la signification de cette célébration, et les valeurs que les femmes de M’tsangadoua s’attachent à transmettre à travers leur art. Interview.
Pouvez-vous nous présenter Madarassati Salamya et les valeurs qu’elle porte ?
L’association Madarassati Salamya de M’tsangadoua (ASS MSM) a été créée officiellement le 13 novembre 2000 mais existe depuis les années 70 par nos mamans. Depuis plus de 25 ans, elle s’engage dans la préservation, la transmission et la valorisation du debaa, un art musical de chant, de danse, et maîtrise des instruments. Le Debaa occupe une place essentielle dans la culture mahoraise.
Le Debaa pour nous représente, un art intergénérationnel qui réunit les femmes et les jeunes filles autour de valeurs fortes : la solidarité, la discipline, le respect, la foi et la transmission. Lors de nos répétitions, nous travaillons à la recherche du bon verset, du bon rythme de percussion et de la synchronisation parfaite des gestes, sous la direction de notre « fundi », toujours présent pour nous guider et nous corriger.
C’est aussi un art de la confiance en soi : chanter en public permet aux jeunes filles de s’exprimer, de s’affirmer et de gagner en assurance.
À travers le « debaa », elles apprennent à prendre la parole et à se tenir sur scène, tout en cultivant la beauté du geste et la force du collectif.
Comment est née l’idée d’organiser ce grand debaa à M’tsangadoua ?
Notre grand Debaa est un événement que nous organisons chaque année. C’est une tradition qui nous permet de faire vivre notre patrimoine culturel et de rassembler les associations autour de notre art commun. L’édition du 25 octobre 2025 sera particulièrement symbolique, puisqu’elle marquera les 25 ans officiels de notre association. Nous y mettons tout notre cœur : les répétitions sont intensives, les préparatifs avancent, et toute l’équipe est mobilisée pour offrir un moment fort de partage et de fierté culturelle.
Que représente pour vous et votre Madarassati le fait d’accueillir les autres Madarassati de l’île ?
Accueillir les autres Madarassati de Mayotte est pour nous une grande fierté. C’est une manière de rendre hommage à la culture commune qui nous unit et de renforcer les liens entre les femmes de l’île. Nous invitons souvent les associations qui nous ont déjà reçues, mais aussi celles avec lesquelles nous souhaitons tisser de nouvelles amitiés. Ces échanges sont une source d’enrichissement mutuel et participent à faire rayonner le Debaa à l’échelle de tout Mayotte.
Le debaa est une pratique à la fois religieuse et artistique. Comment parvenez-vous à maintenir cet équilibre entre foi et expression culturelle ?
Le Debaa est d’abord une valorisation de la culture mahoraise, mais il garde aussi une profonde dimension spirituelle. Nous voyons dans cette pratique une forme d’expression de la foi à travers l’art. Chaque geste, chaque chant, chaque percussion exprime la beauté, l’harmonie et la spiritualité. Nous ne séparons pas la foi de la culture : l’une inspire l’autre. C’est cette fusion entre tradition, esthétique et intériorité qui fait la richesse du debaa.
En quoi cette tradition soufie s’inscrit-elle encore aujourd’hui dans la vie spirituelle des femmes mahoraises ?
Le Debaa reste très présent dans la vie des femmes mahoraises, car il représente un moment de souffle face aux habitudes de vie et de partage. C’est un espace où elles peuvent se retrouver, se recentrer et renforcer leur lien avec la communauté. Le Debaa est aussi une manière de faire vivre un patrimoine soufi ancien, transmis de génération en génération, et qui continue d’inspirer les femmes d’aujourd’hui par ses valeurs d’humilité, de respect et de spiritualité.
Quels enseignements ou valeurs souhaitez-vous transmettre aux plus jeunes à travers le debaa ?
À travers le debaa, nous transmettons aux jeunes la fierté de leur culture, la rigueur, la patience et le respect du collectif.
Mais nous leur apprenons aussi à avoir confiance en elles-mêmes.
Chanter, se produire devant un public, apprendre à se coordonner avec les autres : tout cela développe la maîtrise de soi, l’écoute et la confiance.
Les présentations lors des émissions et concours sont aussi une belle occasion pour nos jeunes d’acquérir de la visibilité et de se faire connaître auprès d’autres associations. Cela les motive à rester actives dans le monde du debaa, qui est riche et compétitif, mais toujours fondé sur la passion et le respect.
Comment se prépare cet événement du 25 octobre 2025 ?
La préparation du grand Debaa du 25 octobre 2025 est déjà bien entamée. Nous répétons régulièrement pour travailler les chants, harmoniser les voix et accorder les percussions. Nos chorégraphes veillent aux gestes et aux synchronisations, tandis que notre fundi encadre l’ensemble pour garantir la qualité artistique et culturelle du spectacle. En parallèle, une équipe se charge de la logistique, de l’accueil et de la communication, afin d’assurer un événement à la fois organisé, accueillant et festif. Ce grand moment sera une célébration de nos 25 ans , mais surtout une fête de la culture mahoraise.
Le Debaa est souvent perçu comme un pilier de la culture féminine à Mayotte. Comment envisagez-vous sa transmission aux nouvelles générations ?
Nous accordons une grande importance à la transmission intergénérationnelle. Les jeunes filles participent dès le plus jeune âge aux répétitions, aux prestations et aux rencontres avec d’autres associations. Elles apprennent non seulement les chants et les gestes, mais aussi les valeurs morales et culturelles qui les accompagnent : le respect, la patience, la discipline et la solidarité. C’est ainsi que le Debaa reste un repère culturel fort, un moyen de renforcer l’identité et la place des femmes dans la société mahoraise.
Pensez-vous que cette pratique peut évoluer tout en restant fidèle à son essence religieuse et culturelle ?
Oui, le Debaa peut évoluer, car c’est un art vivant. Les mises en scène et les modes de présentation peuvent changer, mais l’essence et la forme doivent rester les mêmes : la transmission, la beauté et la foi dans la culture. Ce qui ne doit jamais disparaître, c’est le respect des textes, l’esprit de groupe et la sincérité dans la pratique. C’est ainsi que le Debaa continuera de rayonner à Mayotte et d’inspirer les générations futures, en restant fidèle à son âme et à ses racines.
Propos recueillis par M. Kaya
