Chroniques

Les silences qui parlent

Il y a des cris que l’on entend de loin et des silences qui assourdissent. À Mayotte, la souffrance psychique appartient souvent à cette seconde catégorie. Elle ne fait pas la Une, elle ne bloque pas les routes, elle ne s’affiche pas dans les bilans chiffrés. Elle s’installe, discrète, dans les regards fatigués, les colères inexpliquées, les replis sans mots. Et pendant longtemps, elle est restée là, sans traducteur.

Le travail de Rozette Yssouf ressemble à une lampe allumée dans une pièce que l’on évitait d’ouvrir. Pas pour juger ce qu’on y découvre, mais pour enfin le regarder. Psychologue clinicienne, elle avance sans fracas, avec cette obstination tranquille de celles et ceux qui savent que comprendre prend du temps, et que réparer ne se décrète pas.

À Mayotte, parler de santé mentale, c’est toucher à l’intime, au sacré, au culturel, au politique. C’est accepter que certaines souffrances ne soient pas individuelles mais collectives, héritées, parfois transmises. Les jeunes qui décrochent ne sont pas seulement « en difficulté ». Les femmes victimes de violences ne sont pas seulement des dossiers. Ce sont des trajectoires humaines prises dans des tourbillons de la vie, des contextes lourds, complexes, souvent injustes.

Rozette Yssouf refuse les raccourcis. Elle écoute là où d’autres expliquent trop vite. Elle rappelle que le symptôme n’est jamais une faute, mais un langage. Un langage maladroit, douloureux, parfois destructeur, mais un langage quand même. Et qu’à force de ne pas vouloir l’entendre, la société fabrique davantage de fractures.

Ce qui frappe dans son parcours, ce n’est pas la multiplication des titres, mais la cohérence du geste. Clinique, recherche, écriture : trois manières de dire la même chose autrement. Trois façons de créer des espaces là où il n’y en avait pas. Trois actes de résistance douce face au déni.

Dans une île habituée à vivre sous tension, rappeler que demander de l’aide n’est pas une faiblesse relève presque de l’insolence. Et pourtant, c’est peut-être là que se joue l’essentiel. Soigner les silences, ce n’est pas ralentir le développement. C’est lui donner une âme.

À force d’écouter ceux qu’on n’entend pas, Rozette Yssouf ne fait pas que réparer des individus. Elle interroge une société entière. Et elle nous glisse, sans le dire trop fort, que l’avenir se construira aussi dans la manière dont nous aurons appris à prendre soin les uns des autres.

M. Kaya, directeur de publication

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