Chroniques

Manzaraka électoral. La République en collier de jasmin

À Mayotte, la campagne municipale a trouvé son parfum : le jasmin. Les meetings ont troqué la sobriété des places publiques et des coins de rue d’antan pour les codes flamboyants du Manzaraka. Costumes impeccables, estrades décorées, entrées théâtralisées. On ne vient plus seulement écouter un programme, un carnet à la main ; on assiste à une cérémonie.

On applaudit, on filme, on “selfie”. On harangue la foule avec verve. Le candidat descend parfois au milieu des siens, collier au cou, sourire maîtrisé, saluant comme on scelle une alliance. La politique se met en scène. Elle se raconte en images avant de s’écrire en projets.

Faut-il s’en offusquer ? Pas nécessairement. Le Manzaraka n’est pas qu’un folklore ; il est un langage social puissant. Il dit l’honneur. Il dit la reconnaissance. Il dit la légitimité. En empruntant ses codes, les candidats aux municipales parlent à l’imaginaire collectif. Ils traduisent une ambition : être vus, reconnus, validés.

Mais la politique politicienne guette. Car derrière le faste, une question demeure : que contient le discours lorsque les micros s’éteignent ? Les municipales ne sont pas un concours de mise en scène. Elles sont un examen de crédibilité. Gouverner, ce n’est pas seulement galvanisé. C’est anticiper et planifier. Arbitrer. Financer. Prioriser.

Or les enjeux mahorais ne relèvent pas du décor. Insécurité, pression démographique, tension sur l’eau, chômage des jeunes, urbanisation fragile, équipements saturés : l’agenda est lourd, technique, parfois ingrat. Il exige des projets structurés, des programmes chiffrés, une ingénierie administrative solide.

Certains candidats disposent de moyens conséquents pour organiser des investitures spectaculaires. Tape à l’œil. D’autres non. La démocratie, elle, ne devrait pas mesurer la valeur d’un projet à la taille d’une estrade ou à la quantité de colliers distribués. L’égalité républicaine ne se parfume pas au jasmin.

La force politique ne réside pas uniquement dans la capacité à mobiliser une foule. Elle se vérifie dans la cohérence d’un programme, dans la rigueur budgétaire, dans la vision stratégique pour l’île à dix ans. La crédibilité ne s’improvise pas le temps d’une soirée.

Alors oui, le Manzaraka électoral peut rassembler. Elle peut donner de l’élan, créer une énergie collective. Mais elle ne doit pas masquer l’essentiel : les municipales sont un contrat entre des citoyens et une équipe appelée à gérer des millions d’euros, à décider pour des milliers de familles, à orienter l’avenir d’une commune.

À Mayotte, l’image compte. C’est une réalité culturelle. Mais l’histoire politique de l’île retiendra moins la beauté des cérémonies que la solidité des décisions. Une campagne peut séduire. Un mandat, lui, doit tenir.

M. Kaya, directeur de publication

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