Interview

« Mon message aux jeunes : lire et écrire, c’est exercer son esprit, nourrir son intelligence et ouvrir son regard sur le monde. »

À l’occasion de la 4ᵉ édition du Salon du Livre de Mayotte, placée cette année sous le signe de la jeunesse et organisée du 8 au 11 octobre 2025 sur la Place de la République à Mamoudzou, acoua-info est allé à la rencontre de Djambaé, auteur originaire d’Acoua, tout comme son compatriote Djabiri Madi Ousseni, alias LeRoi.

Engagé, lucide et profondément ancré dans la réalité mahoraise, Djambaé fait partie de cette nouvelle génération d’écrivains qui donnent à Mayotte une voix singulière dans le paysage littéraire de l’Océan Indien. Avec son ouvrage Mayotte éclatée – L’île aux vertiges, et son prochain livre Adjalisation, il explore les tensions sociales, les désillusions politiques et les espoirs d’une jeunesse en quête de repères.

Pour lui, écrire est un acte de mémoire, de résistance et de transmission. Au fil de cet entretien, il revient sur la naissance de sa vocation, sur sa vision de la littérature mahoraise, sur les défis de la lecture chez les jeunes, et sur le rôle que le livre peut jouer dans la reconstruction du lien social. Entretien.

Comment est née votre envie d’écrire ? Y a-t-il un moment ou une rencontre qui a déclenché ce besoin ?

Ayant ressenti le besoin profond de mettre des mots sur ce que je ne pouvais exprimer à voix haute, j’ai trouvé dans l’écriture un espace de liberté et de transmission. Certains sentiments, certaines vérités, ne trouvent pas leur place dans le discours ordinaire ; le papier, lui, écoute sans interrompre, accueille sans juger. C’est par cette voie silencieuse que j’ai voulu partager mes pensées avec tous ceux qui pourraient un jour s’y reconnaître.

Originaire d’Acoua, profondément attaché à mon territoire, j’ai toujours considéré l’écriture comme un prolongement de l’engagement. Elle s’est imposée à moi comme une évidence, mais aussi comme une passion nourrie par la volonté d’agir et de créer. Écrire, c’est un désir libre : celui de construire quelque chose par soi-même, de donner forme à l’imaginaire, de transformer les émotions en matière vivante. C’est aussi une joie, un sourire intérieur, né du simple fait de créer et de partager.

L’écriture, pour moi, est à la fois un acte personnel et collectif : une manière de mettre en mots mes propres expériences tout en ouvrant des portes aux autres. Elle me permet de tisser des liens entre les idées, les vécus et les générations. Chaque texte est une main tendue vers le lecteur, une invitation à découvrir ce qui m’anime et m’inspire.

C’est dans cet esprit qu’est né mon premier ouvrage, Scrutin Secret. Inspiré de mon parcours de jeune candidat aux élections sénatoriales de 2017, ce livre – à la frontière du récit autobiographique et du témoignage politique – dresse un constat lucide sur la scène publique mahoraise. J’y évoque sans détour les désillusions, les rivalités, le carriérisme et l’immobilisme qui freinent trop souvent l’épanouissement collectif. Ce récit n’est pas une revanche, mais une mise en lumière : celle des réalités que j’ai observées de l’intérieur, dans l’espoir que la parole écrite puisse contribuer à éveiller les consciences et nourrir le débat citoyen à Mayotte.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous d’écrire à Mayotte, aujourd’hui ?

Être écrivain, c’est avant tout une posture — celle d’un artisan de la mémoire et du sensible, qu’il soit reconnu ou non par les institutions.

À Mayotte, cet engagement revêt une importance particulière. Écrire ici, c’est affirmer l’existence d’une parole locale, authentique, enracinée dans une culture souvent méconnue. C’est aussi refuser l’effacement et la marginalisation symbolique dont souffrent trop souvent les auteurs mahorais.

Valoriser les écrivains de Mayotte, c’est donc bien plus qu’un simple acte culturel : c’est un devoir de mémoire et de transmission. Chaque plume qui s’élève raconte un morceau de notre histoire, un fragment de notre identité collective. En écrivant, nous donnons à notre île les mots qu’elle mérite, les voix qu’elle attend, et la place qui lui revient dans le grand récit de la francophonie.

Votre écriture est-elle une forme de mémoire, de témoignage ou de résistance ?

Le mot écrivain me convient, car il traduit un état d’esprit plutôt qu’un statut. Il évoque cette posture intérieure de celui qui observe, ressent et cherche à fixer ce qui passe. Mais au-delà des titres, ce qui m’anime, c’est avant tout un esprit de mémoire.

Écrire, pour moi, c’est préserver ce qui risquerait autrement de s’effacer : des visages, des voix, des émotions, des fragments d’histoire. C’est donner forme à un témoignage vivant, une trace qui résiste au temps et qui parle à ceux qui viendront après nous. Je vois l’écriture comme un acte de transmission — non pas pour glorifier le passé, mais pour lui donner sens et continuité.

À Mayotte, cette démarche prend une valeur particulière. Notre île change vite, parfois trop vite, et il est essentiel que quelqu’un en garde la mémoire, qu’on raconte ce que nous sommes, ce que nous avons traversé, ce que nous devenons. Écrire ici, c’est sauvegarder des paroles qui n’auraient peut-être jamais été dites ailleurs.

Valoriser les écrivains mahorais, c’est donc valoriser la mémoire collective. Car chaque auteur, à sa manière, témoigne d’une époque, d’une culture, d’un combat intérieur. L’écriture devient alors un pont entre le vécu individuel et l’histoire commune — un moyen de dire nous, tout en affirmant je.

Comment percevez-vous la place de Mayotte dans la grande famille littéraire de l’Océan Indien ?

La littérature à Mayotte a un rôle essentiel à jouer : celui de raviver le goût de la lecture chez les jeunes Mahorais et de valoriser notre culture, nos langues et nos histoires. Dans un monde où l’image et les écrans prennent le dessus, lire redevient un acte de résistance, une manière de se recentrer, de comprendre le monde et de se comprendre soi-même.

Mais pour que cette renaissance ait lieu, il faut d’abord créer des passerelles entre les jeunes et les livres. Leur montrer que la littérature n’est pas un territoire lointain, réservé à d’autres, mais un espace vivant où ils peuvent eux aussi trouver leur voix. Lire des auteurs mahorais, c’est se reconnaître dans les mots, les paysages et les émotions. C’est aussi apprendre à aimer son île autrement, à travers la beauté du récit et la puissance de la langue.

C’est dans cet esprit que je salue le travail patient et passionné de l’association La Caravane du Livre. Véritable trait d’union entre les auteurs, les écoles et les lecteurs, elle sillonne les villages pour faire découvrir la lecture, encourager l’écriture et susciter des vocations. Son action contribue à tisser ce lien indispensable entre culture, éducation et citoyenneté.

La place de Mayotte dans la littérature francophone reste encore à construire, mais les fondations existent. Il nous appartient de les renforcer, d’écrire notre propre histoire, et de faire de la lecture non pas un luxe, mais une évidence — un héritage vivant transmis de génération en génération.

Que manque-t-il selon vous pour que les auteurs mahorais soient davantage visibles sur la scène nationale ou internationale ?

Pour ma part, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, les auteurs mahorais restent largement invisibles sur la scène littéraire. Leurs œuvres circulent peu, leurs voix peinent à franchir les frontières de l’île, et trop souvent, leurs initiatives demeurent confinées à l’échelle locale.

Cette absence de visibilité ne relève pas d’un manque de talent, mais d’un manque de soutien. Il faut le dire sans détour : nos responsables institutionnels et nos dirigeants départementaux n’ont pas encore pris la pleine mesure de l’importance culturelle, éducative et symbolique de la littérature mahoraise. Les écrivains du territoire ont besoin d’accompagnement, de promotion, de relais médiatiques et logistiques pour exister dans le paysage francophone.

La culture ne peut pas se limiter aux événements ponctuels. Elle demande une politique durable, une stratégie de valorisation et de diffusion du livre mahorais. Cela suppose d’investir dans les bibliothèques, de soutenir les éditeurs locaux, d’encourager la traduction et la participation des auteurs aux salons nationaux et internationaux.

Car écrire à Mayotte, c’est déjà un acte de courage. C’est choisir de témoigner, de transmettre, d’exister par la parole écrite dans un environnement où les priorités semblent ailleurs. Ce courage, les auteurs l’ont. Ce qu’il manque encore, c’est la volonté politique de leur donner la place qu’ils méritent dans le récit collectif et dans la francophonie tout entière.

Les jeunes lisent-ils et écrivent-ils suffisamment à Mayotte ? Comment leur transmettre le goût de la lecture ?

J’ai constaté qu’à Mayotte, les jeunes ne lisent pas suffisamment. Le rapport au livre s’est fragilisé, sans doute sous l’effet de la place croissante des écrans, des réseaux sociaux et du manque d’accès aux ouvrages sur le territoire. Lire demande du temps, du silence, de la curiosité — trois choses que notre époque bouscule.

Pourtant, un signe encourageant apparaît : si la lecture recule, l’envie d’écrire, elle, progresse. De plus en plus de jeunes Mahorais se tournent vers l’écriture pour exprimer leurs émotions, raconter leur vécu, ou simplement exister à travers les mots. C’est une évolution prometteuse, un frémissement littéraire qui mérite d’être accompagné.

Cette nouvelle génération d’auteurs en herbe prouve qu’il existe à Mayotte une véritable soif de création. Les réseaux, les ateliers d’écriture, les initiatives scolaires ou associatives permettent à certains d’oser franchir le pas. L’écriture devient alors un espace d’affirmation, un moyen de prendre la parole, de témoigner, et de contribuer à une identité culturelle en mouvement.

Notre défi collectif est désormais de transformer cet élan en culture durable : donner aux jeunes les moyens de lire autant qu’ils écrivent, de nourrir leur imagination à la source des livres pour que leurs mots, demain, fassent grandir la littérature mahoraise.

Dans Mayotte éclatée, et bientôt dans Adjalisation, vous explorez les fractures et les réalités profondes de l’île. Qu’est-ce qui vous a conduit à raconter cette histoire, à mettre des mots sur cette situation délicate ?

Dans cet ouvrage percutant, Mayotte éclatée, sous-titré L’île aux vertiges, je livre un témoignage sans détour sur la réalité sociale de mon île. Le livre plonge au cœur d’une société en tension, marquée par la violence, la délinquance juvénile et un profond désarroi collectif.

J’y dénonce la spirale d’insécurité qui gangrène le quotidien des Mahorais : une jeunesse livrée à elle-même, des institutions dépassées, une justice perçue comme trop indulgente, et des sanctions trop rares pour endiguer les dérives. Entre colère et lucidité, Mayotte éclatée est à la fois un cri d’alerte et un appel à un sursaut moral et politique.

À travers ce récit, je cherche avant tout à transformer le regard porté sur Mayotte — non pas en embellissant la réalité, mais en la confrontant avec courage. Mon objectif est de révéler les racines du mal-être social, de questionner les politiques publiques inefficaces et de mettre en lumière l’indifférence institutionnelle qui alimente l’impunité. Ce livre se veut une œuvre de témoignage et de résistance, animée par la conviction qu’un diagnostic lucide est le premier pas vers le changement.

Dans Adjalisation, mon prochain ouvrage, je poursuis cette réflexion critique. J’y dresse un constat sans concession sur l’inaction de l’État français à Mayotte, sur les effets pervers de certaines décisions administratives et sur la perte de sens des valeurs républicaines lorsqu’elles ne s’appliquent plus avec équité sur tout le territoire.

Le terme « Adjalisation », que j’ai forgé, symbolise cette mécanique absurde où les mesures d’urgence finissent par devenir des dérives institutionnelles. J’y dénonce la gestion chaotique de l’immigration, la précarité générée par des régularisations improvisées et le sentiment d’abandon qui en découle.

Le livre compare cette situation à une véritable « usine à régulariser », où les titres de séjour sont utilisés comme un instrument de contrôle budgétaire plutôt que comme un outil de justice sociale. Derrière cette satire politique, j’interroge la responsabilité de l’État et les conséquences humaines d’une politique menée dans la précipitation, sans vision d’ensemble.

Avec Mayotte éclatée et Adjalisation, je m’affirme comme une voix parmi celles qui refusent le silence. Mon écriture, à la fois engagée et introspective, met la plume au service de la vérité sociale — non pour accuser, mais pour réveiller les consciences et redonner à Mayotte la dignité de sa parole.

Si vous deviez résumer votre univers littéraire en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?

S’il fallait résumer ma démarche, je dirais : écrire, comprendre et transmettre.
Écrire, c’est apprendre à se connaître et à donner du sens à ce que l’on vit. Comprendre, c’est refuser la facilité, chercher la vérité derrière les apparences. Et transmettre, c’est partager ce savoir, cette expérience, pour que d’autres puissent à leur tour avancer.

Mon message aux jeunes : lire et écrire, c’est exercer son esprit, nourrir son intelligence et ouvrir son regard sur le monde. Celui qui lit s’enrichit, celui qui écrit se libère.

Le Salon du Livre, selon vous, peut-il devenir un espace de réflexion sur la société mahoraise, au-delà de la littérature ?

Oui, absolument. Le Salon du Livre peut et doit être plus qu’un simple rendez-vous littéraire. C’est un espace de réflexion, de dialogue et de prise de conscience. À travers les livres, les auteurs et les débats, il permet d’interroger notre société, ses fractures, ses espoirs et ses valeurs. La littérature devient alors un miroir critique de Mayotte, un outil pour comprendre et construire ensemble notre avenir.

Propos recueillis par M. Kaya

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