À Acoua, l’entre-deux tours des municipales n’a pas seulement ouvert une séquence de négociations. Il a surtout mis à nu une réalité politique bien connue dans les petites communes : entre les principes affichés du premier tour et les nécessités du second, la politique redevient ce qu’elle a toujours été — un mélange de rapport de force, de calcul, de survie électorale et, parfois, de bricolage stratégique.
L’alliance conclue entre LR, UADM et FLAM s’impose comme le fait politique majeur de cet entre-deux tours. Sur le papier, la mécanique est limpide : agréger les suffrages pour peser face à deux blocs restés autonomes — NIAC, emmenée par Ahmed Darouèchi, ancien maire (2014-2020), et MDM-MDCA, conduite par le maire sortant Marib Hanaffi.
Mais la politique a parfois le goût subtil de l’ironie. Car ces deux figures se retrouvent une nouvelle fois face à face, comme en 2020… à ceci près que, cette année-là, MDM-MDCA avait scellé une alliance avec les LR.
Preuve que les lignes bougent, que les équilibres se renversent, et que les fidélités politiques savent s’adapter aux circonstances. Si, d’un point de vue arithmétique, l’opération apparaît cohérente, sa lecture politique, elle, ouvre un champ d’interrogations plus large : additionner des voix suffit-il à construire une ligne ?
Cette fusion porte tous les marqueurs d’une alliance de circonstance. Une alliance baroque. Elle semble moins fondée sur une doctrine commune, un programme fusionné ou une vision partagée du devenir d’Acoua, que sur une nécessité tactique : ne pas laisser le second tour se transformer en duel subi entre les deux listes arrivées les mieux placées.
Autrement dit, la coalition répond d’abord à un objectif de positionnement : exister, rester dans le jeu, empêcher la marginalisation, et tenter de transformer des scores dispersés en bloc électoral cohérent. C’est une logique classique. Rien de scandaleux en soi. La politique municipale connaît depuis longtemps ces rapprochements d’entre-deux tours. Mais encore faut-il appeler les choses par leur nom : il s’agit d’une alliance de puissance avant d’être une alliance de projet.
C’est là que naît la première fragilité. Car une fusion solide suppose au moins trois choses : une base politique lisible, une hiérarchie acceptée et un minimum de cohérence programmatique. Or, dans le cas présent, la coalition semble surtout s’être construite sur la temporalité des tractations, sur la rapidité des contacts et sur la volonté de “franchir un cap à trois”. C’est habile. Mais ce n’est pas encore un cap politique.
Toute fusion de listes produit ses paradoxes. Celle d’Acoua n’y échappe pas. Premier paradoxe : durant le premier tour, chaque liste demandait aux électeurs de la distinguer des autres, de reconnaître sa singularité, sa crédibilité, sa méthode. Les débats citoyens organisés par “Donne Moi Ta Voix” et les meetings en témoignent. Puis, en quelques heures, ce qui était présenté comme distinct devient compatible. Ce renversement est fréquent, mais il interroge toujours l’électeur : si ces lignes étaient compatibles, pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? Si elles ne l’étaient pas, sur quoi repose la fusion ?
Deuxième paradoxe : la coalition peut vouloir incarner le renouvellement, alors qu’elle naît de méthodes très anciennes de la politique locale — négociation de sièges, équilibre des places, répartition anticipée du pouvoir. Cela ne rend pas l’accord illégitime, mais cela le rend vulnérable au reproche de l’assemblage.
Troisième paradoxe, plus profond : on parle beaucoup de rassemblement, mais le véritable sujet n’est pas seulement de rassembler des listes. Le vrai sujet est de rassembler une commune autour d’une ligne de gestion crédible. Et cela dépasse largement la simple addition de logos, d’étiquettes ou de soutiens.
En politique, 2 + 2 ne font pas toujours 4. Les reports de voix ne sont jamais mécaniques. Un électeur UADM ne devient pas automatiquement un électeur LR parce qu’un accord a été signé dans une salle de réunion. Un sympathisant FLAM peut suivre la discipline d’alliance, s’abstenir, ou se tourner vers une autre liste. C’est toute la limite de la lecture purement mathématique des fusions.
La coalition peut certes produire un effet de dynamique, donner le sentiment d’un front élargi, rassurer certains électeurs sur sa capacité à gouverner plus largement. Mais elle peut aussi produire l’effet inverse : brouiller le message, désorienter une partie des soutiens initiaux, et nourrir l’idée d’un attelage circonstanciel.
L’électeur, surtout dans une commune comme Acoua, perçoit très vite la différence entre une alliance née d’une conviction et une alliance née d’une urgence. Dans cette triangulaire, le taux de participation devient un facteur central. C’est peut-être même la variable la plus décisive.
Pourquoi ? Parce qu’un second tour ne se joue pas seulement sur les alliances des états-majors, mais sur la capacité à mobiliser les abstentionnistes, conserver ses bases et convaincre les déçus du premier tour. Une coalition a besoin d’une forte discipline électorale et d’un minimum d’enthousiasme. Or une alliance peu lisible peut mobiliser moins qu’espéré.
À l’inverse, des listes restées seules peuvent tirer profit d’une image plus claire : un projet, une tête, une ligne. La clarté, dans une élection locale, vaut parfois plus que la largeur apparente. Plus la participation sera élevée, plus le verdict sera politiquement solide. Plus elle sera faible, plus les jeux d’appareil et les transferts incertains pèseront lourd. Dans une commune où la démocratie se vit au contact direct, l’abstention n’est pas neutre : elle favorise souvent les blocs les mieux structurés, les réseaux les plus disciplinés, les camps les plus mobilisés.
C’est ici que l’analyse politique doit quitter le théâtre des tractations pour revenir au réel. Car Acoua n’a pas seulement besoin d’une majorité électorale. Elle a besoin d’une majorité de gestion.
Et la réalité est rugueuse. La commune fait face à des finances publiques sous tension, à des budgets serrés, à des marges de manœuvre limitées, à des besoins d’équipements, de voirie, d’aménagement, d’entretien, de jeunesse, de sport, d’eau, de cadre de vie. La campagne peut multiplier les promesses ; l’exercice du pouvoir, lui, commence toujours par la contrainte.
C’est là qu’apparaît une autre faiblesse possible des alliances de circonstance : elles peuvent gagner une élection sans avoir réellement clarifié la doctrine de gouvernance pour les six années qui suivent. Or gouverner Acoua demain exigera bien plus qu’un accord sur les sièges.
Il faudra : une ligne budgétaire claire, une hiérarchisation sévère des priorités, une capacité à arbitrer sans clientélisme, une gouvernance stable, des élus fiables, présents, compétents, et surtout un langage de vérité face à la population. Car l’époque des promesses générales touche vite ses limites quand la trésorerie est contrainte et que les besoins d’investissement s’accumulent.
M. Kaya
