Psychologue clinicienne et auteure mahoraise, Rozette Yssouf incarne une parole rare et précieuse sur la santé mentale à Mayotte. Une parole ancrée dans le réel, forgée au contact du terrain, des silences et des blessures invisibles.
Avant les titres et les distinctions, Rozette Yssouf se définit comme « une femme de Mayotte », façonnée par son territoire et ses contradictions. Son engagement professionnel et intellectuel puise dans cette réalité complexe, marquée par les fractures sociales, les violences, mais aussi par une capacité de résistance souvent sous-estimée. « Même imparfaits, nous pouvons toujours faire de notre mieux — pour nous-mêmes et pour les autres », confie-t-elle, comme un fil conducteur de son parcours.
Au cœur de son travail : la souffrance psychique, omniprésente mais trop souvent niée. Jeunes en errance, femmes victimes de violences, personnes vulnérables privées d’espaces de parole… À Mayotte, les douleurs intimes se vivent fréquemment dans le silence. « La souffrance existe partout, mais elle est minimisée, déplacée, parfois rendue invisible », observe-t-elle. Face à ce constat, Rozette Yssouf a choisi de créer des lieux d’accueil et de compréhension, par la clinique, la recherche et l’écriture.
Sa thèse, consacrée aux difficultés psychiques des jeunes Mahorais, met en lumière des trajectoires marquées par la sidération, le repli, mais aussi, parfois, par une étonnante capacité de sublimation. Certains transforment la violence sociale et le manque de perspectives en créativité ou en engagement ; d’autres s’effondrent en silence. « Comprendre ces mécanismes sans juger » reste, selon elle, une priorité, tout comme la nécessité de proposer des réponses adaptées à l’identité culturelle et au contexte social du territoire.
Autre axe majeur de son engagement : la lutte contre les violences faites aux femmes. Pour Rozette Yssouf, ces violences ne relèvent pas du fait divers, mais du traumatisme profond, souvent transmis et trop souvent tu. Accompagner les victimes implique bien plus que le soin psychique : cela suppose d’articuler accompagnement thérapeutique, justice et prise en compte des réalités culturelles, sans jamais faire porter la responsabilité aux femmes elles-mêmes.
Elle dénonce également un déni collectif autour de la santé mentale à Mayotte, qu’elle qualifie d’institutionnel, culturel et politique. « Reconnaître la souffrance psychique, c’est reconnaître des responsabilités », affirme-t-elle. Tant que cette réalité est niée, l’accès aux soins reste entravé et des réactions normales à un environnement violent sont pathologisées. Pour elle, la santé mentale est un enjeu de société à part entière.
Entre cabinet, université et écriture, Rozette Yssouf revendique une approche plurielle. La clinique l’ancre dans le quotidien des personnes accompagnées, la recherche structure la pensée, et l’écriture permet la transmission, parfois même une forme de réparation symbolique. Elle écrit autant pour les professionnels que pour celles et ceux qui n’entreront jamais dans un cabinet de psychologie.
La reconnaissance, notamment à travers le titre de Talent de l’Outre-mer, est accueillie avec humilité. « Être reconnue, c’est surtout une responsabilité supplémentaire », souligne-t-elle. Celle de continuer à alerter, à proposer et à ne pas laisser seules les personnes confrontées à la souffrance psychique.
Guidée par une conviction simple — « la vie n’est pas un long fleuve tranquille » — Rozette Yssouf défend une pratique sans illusion, mais profondément humaine. Pas de guérison parfaite, pas de parcours linéaire, seulement des avancées, des rechutes et des ajustements. À son échelle, elle œuvre pour un monde où la souffrance ne serait plus honteuse, où demander de l’aide ne serait plus perçu comme un échec.
Écouter, comprendre, réparer. Trois verbes pour résumer une démarche, mais surtout une posture : celle d’une femme engagée, lucide et résolument tournée vers la dignité humaine.
M. Kaya
