Il y a des lieux qui ne meurent jamais vraiment. Ils s’endorment. Et parfois, il suffit d’un souffle — ou d’une poignée de jeunes déterminés — pour les réveiller. À Acoua, côté Madjadjani, face à la mer, il y avait une maison discrète. Pas un palais. Pas un monument. Une bibliothèque. Et pourtant, c’était un phare. Un lieu symbolique. Emblématique.
Dans les années 90, sous l’impulsion de l’ADEA et de son président, feu Soderdine, ce lieu s’est levé comme on bâtit une promesse. Un chantier presque biblique : du béton, de la sueur, du musada. Un toit coulé à la solidarité, pierre après pierre, page après page.
Et puis, comme souvent chez nous — disons-le sans détour — le temps a fait son travail… et l’oubli aussi. Les livres ont disparu. Les étagères ont perdu leur voix. Et les chèvres, visiblement plus assidues que certains décideurs, ont pris la relève. Ironie cruelle : même elles ont trouvé refuge dans un lieu censé nourrir l’esprit.
Mais voilà que surgit une scène presque théâtrale. Une image qui claque comme un drapeau au vent — littéralement. Des jeunes. Zion Family. Revenus de métropole, chargés de musique, d’idées et de mémoire. Ils entrent dans ce lieu abandonné comme on entre dans une histoire qu’on refuse de voir mourir. Ils s’assoient, comme autrefois. Sur des bancs d’école. Avec des feuilles. Des regards. Une intention. Quand les murs se souviennent des livres. Tout un symbole.
Et en chef d’orchestre, tel un maître d’école : ToBaine, drapeau tricolore en main. Pas pour faire joli. Pas pour jouer au décor. Non. Pour dire quelque chose de simple, presque solennel : “Investir dans la jeunesse, c’est investir dans l’avenir du territoire. C’est un combat de chaque jour, un engagement collectif qui doit mobiliser l’ensemble des acteurs : État, élus locaux, familles et société civile. Dans ce contexte, la nouvelle municipalité a un rôle à jouer. Elle ne peut pas rester spectatrice. L’éducation n’est pas un luxe, c’est un droit fondamental.”
La scène est forte. Elle dit tout sans discours interminable. Une bibliothèque vide, mais pleine de sens. Des jeunes sans livres, mais pas sans vision. Alors oui, on peut sourire — un peu — de voir une salle de lecture transformée en salle de répétition improvisée. Mais derrière le clin d’œil, il y a un message sérieux, presque stratégique : une jeunesse qui réclame des outils, pas des promesses. Un village qui se souvient de ce qu’il a été. Et une municipalité désormais face à un choix clair.
Car une commune sans bibliothèque, soyons francs, c’est comme un baobab sans racines : ça tient debout un moment… mais ça ne transmet rien. La lecture, ce n’est pas un luxe. C’est une infrastructure invisible. Un investissement silencieux. Un levier de dignité.
Et dans un territoire où l’on parle de développement, d’attractivité, d’avenir — il faut oser poser la question simplement : quel avenir sans lieux pour apprendre, écrire, penser ? Zion Family n’a pas fait qu’occuper un bâtiment un instant. Ils ont rouvert une page. À la municipalité maintenant d’écrire la suite…
M. Kaya, directeur de publication
