À l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, qui se tiendront les 20 et 21 septembre à Acoua, au Nord de l’île, et à Bouéni, au Sud, elle revient sur les combats menés par son association. Entre mémoire et transmission, elle puise dans ses sources d’inspiration personnelle pour rappeler combien les savoirs ancestraux demeurent une clé de voûte dans la construction d’un Mayotte résolument tourné vers demain. Entretien.
Présentez-nous l’association Tarehi Tsika : quelle est son histoire et quelle place occupe-t-elle aujourd’hui dans la transmission du patrimoine à Mayotte ?
L’association Tarehi Tsika est créée avec une mission claire : préserver, valoriser et transmettre le patrimoine culturel, matériel et immatériel de Mayotte. Depuis sa création, en fait, elle s’attache à réunir les générations, à documenter les savoir-faire ancestraux et à créer des espaces de transmission vivante. Aujourd’hui, j’estime que Tarehi Tsika est un acteur de référence dans le domaine culturel. Elle accompagne les artisans, les porteurs de projets, les associations locales pour leur donner une visibilité et des moyens d’action, notamment à travers l’organisation d’événements comme les Journées Européennes du Patrimoine. En fait, notre rôle est de faire le lien entre le passé et l’avenir en s’appuyant sur la richesse culturelle de Mayotte. Pour inspirer les jeunes générations à renforcer l’identité collective.
Quel rôle joue votre association dans ces Journées du Patrimoine ? Pouvez-vous nous détailler les ateliers, démonstrations ou animations que vous portez cette année ?
Pour l’édition 2025, l’association coordonne l’ensemble des Journées Européennes du Patrimoine à Acoua et à Bouéni, en collaboration avec de nombreuses associations et artisans. Cette année, deux temps forts sont au programme. Le samedi 20 septembre à Acoua, nous organisons l’événement qui s’intitule Hassa Tagnana, le savoir-faire de Mayotte. C’est une journée qui est dédiée à la découverte et à la transmission des savoirs traditionnels avec des ateliers participatifs comme la vannerie, la poterie, le tressage, la fabrication et l’initiation des instruments de musique. Nous aurons aussi le 20 septembre l’occasion de faire une restitution d’un projet qui s’appelle Sons et Traditions, porté par HCA et accompagné par Luba Junior, en collaboration avec l’association Taretika. Pour le dimanche 21 septembre, nous serons à Bouéni. Nous allons inaugurer le projet qui s’appelle Mon Banga Mon Patrimoine, une construction participative avec un habitat traditionnel mahorais. On connaît tous le Banga. Ce Banga sera par la suite un musée vivant, un lieu de mémoire et de transmission. La journée inclura des ateliers vivants, des spectacles de débats et de rencontres avec les artisans. Notre objectif est d’ouvrir au public une immersion totale dans la construction mahoraise et de montrer que ces traditions ont encore une place vraiment essentielle dans la société actuelle. C’est un projet qui est porté par madame Fatima Boina Riziki de Bouéni, qui est tout simplement venue me demander comment pourrais-je l’accompagner. J’ai réfléchi au projet et j’accompagne jusqu’à la réalisation.
Préserver et valoriser les traditions demande beaucoup d’énergie et de moyens. Quels sont les défis que vous rencontrez au quotidien dans ce travail de sauvegarde culturelle ?
Préserver et valoriser les traditions, oui, demande beaucoup d’énergie et de moyens. Nos principaux défis sont la transmission intergénérationnelle. De nombreux savoir-faire risquent de disparaître car les jeunes sont souvent éloignés de ces pratiques traditionnelles. Il y a aussi le manque de moyens financiers et logistiques qui limite notre capacité à organiser des événements de ce type. On a aussi la sensibilisation du grand public. Il faut convaincre que ces traditions ne sont pas seulement du folklore, mais qu’elles font partie intégrante de l’identité et de l’histoire de Mayotte. Il y a aussi un point, c’est l’accompagnement des artisans et associations. Beaucoup manquent de visibilité ou de structure pour transmettre leur savoir-faire. C’est pourquoi le soutien institutionnel des institutions comme la DAC, le département, est essentiel pour que nous puissions continuer ce travail de sauvegarde.
En tant qu’organisatrice, qu’est-ce qui vous touche le plus dans la préparation de ces Journées du Patrimoine ?
En fait, ce qui me touche profondément, c’est la fierté que l’on voit dans les yeux des artisans et des participants. Quand une personne âgée transmet son savoir à un enfant, et qu’un jeune découvre pour la première fois une tradition qu’il ne connaît pas, on ressent la puissance du lien culturel, tout simplement. Voir des générations se rencontrer autour d’un projet commun, c’est la plus belle récompense pour tout le travail accompli.
Comment choisissez-vous les savoir-faire et traditions à mettre en avant chaque année ?
C’est la première année que j’organise, en tout cas avec mon association Tarehi Tsika. Pour commencer, nous travaillons en étroite collaboration avec les artisans et associations locales. On essaie de travailler aussi avec les habitants, on essaie de voir avec les collectivités, et puis pour identifier les savoirs-faire qui sont en danger de disparition, particulièrement ce qui représente l’histoire et la culture mahoraise, et qui peuvent être présentés de manière interactive au grand public. Et le but, c’est de proposer chaque année une programmation variée, tout en restant fidèle à notre mission de sauvegarde.
Comment travaillez-vous avec les autres associations et collectivités pour donner à cet événement une dimension collective ?
En fait, tout repose sur la coopération et la co-construction. Dès le départ, je réunis les associations, les artisans, collectivités et partenaires institutionnels pour bâtir le projet ensemble. Chacun apporte son expertise. Les associations culturelles proposent des animations et des ateliers, par exemple. Et puis, les collectivités soutiennent la logistique et, de temps en temps, la communication. Et puis, après, on a comme partenaire financier la DAC Mayotte et quelques entreprises qui rendent l’événement possible grâce à leur soutien. En fait, cette synergie est la clé pour donner aux Journées européennes du Patrimoine une ampleur départementale et faire réunir le patrimoine mahorais.
À titre personnel, quel souvenir d’enfance lié aux traditions mahoraises vous inspire encore aujourd’hui dans votre engagement ?
Moi, je suis quelqu’un qui aime la bouffe, et donc mon plus beau souvenir d’enfance, il y a la préparation d’une galette traditionnelle mahoraise appelée fenenetsi, ou en Kibouchi mkharfanentri. C’est une galette cuite dans une marmite d’antan, un savoir-faire vraiment ancestral que j’ai découvert grâce à mes grands-parents. Je me souviens encore de ces moments passés à la regarder préparer cette spécialité qui fait partie intégrante de notre patrimoine culinaire. Aujourd’hui, je continue à perpétuer cette tradition en réalisant ces galettes de la même manière, en respectant les gestes et la méthode traditionnelle. C’est une galette qui ressemble à peu près au miltrou. Elle est faite à base de farine de riz. La cuisson est faite dans une marmite en terre essentiellement. En fait, c’est la chaleur intense de la terre qui permet la formation des bulles caractéristiques, ce qui donne une texture légère, très appréciée par les mahorais et les mahoraises. A l’inverse, lorsqu’on utilise par exemple une marmite en métal, la galette devient pâteuse et perd tout son charme. Donc, pour moi, continuer à préparer le fenenetsi, ou en Kibouchi mkharfanentri, comme le faisaient mes grands-parents, c’est honorer leur mémoire et sauvegarder une pratique culinaire qui raconte une partie de l’histoire et de l’identité de Mayotte. C’est un petit geste du quotidien qui me relie profondément à mes racines et qui nourrit mon engagement pour la préservation des traditions mahoraises.
Propos recueillis par M. Kaya
